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[BLOG] La supervision : un juste équilibre entre cadre et autonomie

Auteure : Marine Lhomel - Date : 8 octobre 2019

Aujourd’hui, Objectif Recherche a rencontré Angélique Léonard, Ingénieure civile chimiste, docteure (Ph.D) en Sciences appliquées et Professeur ordinaire de l’Université de Liège, Présidente du Comité Femmes et Sciences. Dans cette interview, Angélique nous raconte son parcours ainsi que sa vision du doctorat du point de vue du superviseur. Un échange enrichissant qui permet de mieux comprendre les contraintes et les responsabilités des professionnels qui encadrent les jeunes chercheurs.

Compass Aron Visuals on Unsplash

 

 

 

 

Crédit photo - Aron Visuals sur Unsplash

Angélique, vous avez un parcours très riche et diversifié, pourriez-vous le partager avec nous ?

AL : « Quand je parle de mon parcours, j’aime mettre en lumière les personnes qui m’ont aidée à arriver là où je suis aujourd’hui. Parmi ces « mentors », je pense à ma directrice d’école primaire qui a été la première à m’inspirer. Elle avait à cœur d’inculquer à ses élèves l’implication et le travail bien fait. Ensuite ce sont mes profs de chimie et de maths en secondaire qui m’ont donné la passion des sciences et qui m’ont soutenue dans mes démarches pour étudier l’ingénierie. À l’université, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui m’ont encouragée et encadrée pour monter mon projet de thèse et obtenir une bourse pour faire un doctorat. J’ai, par la suite, effectué post-doctorat, à Bordeaux, en France car la mobilité internationale était déjà un critère très important pour les chercheurs qui veulent poursuivre leur carrière dans le milieu académique et que l’opportunité se présentait à moi. À la base, je ne voulais pas être prof (dans les faits j’adore maintenant cette facette du métier), mais je ne voulais pas travailler dans l’industrie non plus. La flexibilité dans le monde de la recherche est tellement pratique, je ne la changerai pour rien au monde. J’adore ce que je fais et me dire que je peux être là pour ma famille, cela n’a pas de prix. La liberté académique, un des avantages majeurs de faire de la recherche ».

Qu’est-ce qui vous a le plus marquée dans votre carrière ?

AL : « J’ai toujours rencontré des personnes qui m’ont donné de bons conseils et des responsabilités au bon moment. Cela m’a permis construire un C.V. solide, au fur et à mesure. Je sais que j’ai de la chance car certains chercheurs vivent des situations difficiles ».

Aujourd’hui vous comptez parmi vos activités la supervision de thèses de doctorat à l’Université de Liège, qu’est-ce qui vous a motivée à encadrer de jeunes chercheurs ?

AL : « C’est drôle car en fait, je ne me suis pas posé la question ! Je n’avais pas vraiment besoin d’une motivation à encadrer des chercheurs car je considère que c’est dans l’ADN d’un académique : une fois qu’on devient chargé.e de cours, on doit superviser des doctorant.e.s pour monter une équipe de recherche, c’est naturel ! Quand on supervise un.e doctorant.e, on a une responsabilité de réussite, que ce soit au niveau de la recherche qui lui est confiée, de son parcours individuel, de sa formation. Je reproduis ce que moi-même j’ai connu. Je suis peut-être parfois en défaut de supervision car je donne beaucoup d’autonomie à mes chercheurs. Je suis partisane d’une gestion très souple, pas trop cadrée, ni figée. Si les doctorants ont la capacité de gérer cette autonomie pour avancer, d’autres ont clairement besoin d’un encadrement plus structuré. Pour ceux-là, je prévois du temps pour faire le point plus fréquemment et, de toute façon, mes doctorants savent qu’ils peuvent venir me voir s’ils ont une question ou un problème ».

Quelles sont, selon vous, les principales missions et responsabilités d’un bon superviseur ?

AL : « Un superviseur doit être à l’écoute et rester dans la proximité. Les doctorant.e.s font partie de l’équipe, au même titre que moi et que les autres, ils ont leur place et leur valeur en tant que chercheur. Je dis toujours que, en matière de gestion d’équipe, il faut faire savoir à ses collaborateurs qu’on est là pour eux et que l’on trouvera le temps pour avancer. Il y a des moments où le superviseur est beaucoup sollicité, notamment quand les doctorant.e.s commencent à rédiger leur manuscrit, les relectures et les corrections prennent énormément de temps !

Je trouve important de laisser le choix aux doctorant.e.s d’aller présenter leur recherche eux-mêmes à des congrès à l’étranger. Il arrive parfois que certains de mes doctorant.e.s soient plus connus que moi dans mon domaine d’expertise, parce que ce sont eux qui sont en première ligne ! J’ai malheureusement pu constater, dans d’autres services, des situations inverses où des promoteurs utilisent la présentation et le travail de leurs doctrorant.e.s pour se mettre en avant… je déteste ça ».

 

« En tant que chef de service, je dois faire des choix et je suis constamment dans le stress de ne pas pouvoir maintenir mes chercheurs en poste par manque de financement. On passe note temps à chercher de l’argent pour maintenir les projets et le personnel de recherche ».

 

Certaines universités ont lancé des initiatives pour former les superviseurs de thèse. Quel est votre avis à ce sujet ?

AL : « Comme je l’ai dit, je n’ai jamais vécu de situation malveillante. Tout le monde a toujours été correct avec moi. Avant même de découvrir que de telles situations existaient, je n’en avais pas du tout conscience. Comment peut-on en arriver à des problèmes relationnels de ce niveau ? Je me le demande. Cela a du sens de mettre en place des formations pour les nouveaux chargés de cours. Le problème, c’est qu’on est tellement le nez dans le guidon qu’il faut prendre le temps d’y aller. Personnellement, je n’ai jamais suivi une telle formation.

Je dois avouer néanmoins qu’il m’arrive d’être dubitative vis-à-vis de certains promoteurs qui prennent 10 à 15 doctorants en même temps, en plus de la recherche et des cours. Je ne vois franchement pas comment ils peuvent s’en sortir sinon en reposant sur des postdoctorants ou des scientifiques permanents qui font le relais. Si c’est pour abandonner les chercheurs à leur sort, je n’en vois pas l’intérêt. La proximité avec les doctorant.e.s est importante.

En tant que chef de service, je dois faire des choix et je suis constamment dans le stress de ne pas pouvoir maintenir mes chercheurs en poste par manque de financement. On passe note temps à chercher de l’argent pour maintenir les projets et le personnel de recherche. Aujourd’hui, il m’arrive d’être recontactée par d’ancien.ne.s doctorant.e.s qui occupent désormais une fonction de supervision et ils me disent que, maintenant, ils comprennent mieux pourquoi je n’étais pas tout le temps disponible et tous les enjeux qu’il faut gérer quand on a cette responsabilité ».

Pourquoi avez-vous décidé de vous impliquer dans le Comité Femmes et Sciences de la Fédération Wallonie-Bruxelles ?

AL : « Au départ, je ne l’ai pas vraiment décidé ! Ce comité existait depuis des années, mais n’a été officialisé en Fédération Wallonie-Bruxelles qu’en mars 2016. À l’époque, chaque université devait proposer deux membres pour les représenter au sein du comité. On m’a contactée à la suite d’une conférence où j’étais venue témoigner de mon parcours, en tant que femme dans la recherche et, plus particulièrement, en tant qu’ingénieure civile, une discipline qui ne compte pas beaucoup de femmes. J’ai accepté l’invitation et j’y suis allée pour découvrir un peu plus sur les actions du comité sachant qu’en tant qu’ingénieure, je ne dispose d’aucune formation en sciences humaines ni d’aucune connaissance en théorie du genre. J’ai écouté et j’ai participé à des groupes de travail. Aujourd’hui, je suis présidente de ce comité.

J’ai toujours été intéressée par les thématiques portant sur la place des filles dans le monde scientifique. Je constate qu’il n’y a encore que très peu de filles en fac d’ingénieur, alors qu’on a les mêmes compétences que les hommes, il n’y a pas raison ! Mais la réflexion doit s’opérer beaucoup plus en amont, au primaire, où l’on doit montrer plus de modèles féminins, encourager les enseignants et les conseillers d’orientation à initier tout le monde aux sciences. On observe encore, dans le secondaire, des profs qui encouragent plus les garçons vers les STEM que les filles… Ce n’est pas normal à notre époque d’en être encore là. De même, il y a encore ce fameux plafond de verre constaté dans la carrière des femmes scientifiques à l’université. Je n’en avais pas conscience, mais tant qu’on ne voit pas les chiffres, on ne sait pas que cela n’existe, en tout cas, pas dans de telles proportions ».

Quelles sont vos ambitions pour le futur ?

AL : « J’aimerais retourner à la recherche. J’ai toujours été directrice d’unité, présidente de jury, je suis impliquée dans pas mal de réunions qui me laissent moins de temps pour développer ma recherche. J’aimerais refaire de la recherche en labo, tout en gardant une implication dans les stratégies hommes/femmes et attractivité des femmes dans les filières scientifiques.

Je souhaiterais continuer mon parcours en rééquilibrant les responsabilités liées au service à la communauté, à la recherche et à l’enseignement. On ne s’en rend pas compte, mais quand on est chercheur.e, la transition est brutale quand on devient chargée de cours : on bascule, tout de suite, dans le monde administratif, dans la supervision et on n’a plus le temps d’être acteur de la recherche, je trouve cela frustrant ».

À titre général, quels conseils donneriez-vous aux étudiants qui veulent se lancer dans une thèse de doctorat ?

AL : « Il faut oser, ne pas avoir peur ! Très tôt, allez parler à de promoteurs éventuels de vos sujets d’intérêt. La relation que vous aurez avec votre promoteur.trice sera primordiale pendant votre doctorat et généralement, durant la dernière année d’étude, on connaît les profs avec lesquels on a un bon feeling. Si vous avez des questions, posez-les et faites-en sorte que votre doctorat soit une vraie formation où tout ce que vous entreprendrez sera fait dans une logique win-win. Seul.e, vous n’arriverez à rien, développez autant de bonnes relations que possible pour bénéficier de tout ce que votre équipe pourra vous apporter, que ce soit au niveau de la reconnaissance de votre travail que tout élément qui valorisera votre parcours sur votre C.V. Enfin, je dirais que, la recherche doit avoir du sens. Réfléchissez aux applications qui pourraient découler de votre projet, que ce soit pour répondre à des défis environnementaux par exemple, ou à des besoins sociétaux. Pour moi, cela est très important et a été déterminant dans ma volonté de devenir ingénieure ».

À propos d’Angélique Léonard

Angélique Léonard

Angélique Léonard est Professeur ordinaire au sein du Département de Chemical Engineering de l’Université de Liège. Diplômée ingénieur civil chimiste (1998) et Dr en Sciences Appliquées (2003) de l’Université de Liège, elle a tout d’abord poursuivi sa carrière au FRS-FNRS en tant que chargée de recherche (2004-2007) et ensuite chercheuse qualifiée (2007-2009). Elle a ensuite obtenu une charge de cours en 2009 portant sur les procédés chimiques durables. Elle a ensuite été successivement promue Professeur (2013) et Professeur ordinaire (2017). Elle a présidé le Département de Chimie appliquée de 2011 à 2015. Depuis 2016, elle est la directrice de l’Unité de Recherche en Chemical Engineering. Depuis mai 2018, A. Léonard assume la présidence du Comité Femmes & Sciences qui vise à promouvoir la carrière scientifique des femmes en Fédération Wallonie Bruxelles. Ses domaines de recherches ont trait à la gestion des boues d’épuration et à l’évaluation de l’impact environnemental de produits ou procédés via analyse du cycle de vie.

Mots clés : thèse ; doctorat ; supervision ; formation doctorale ; doctorant ; recherche ; phd ; université ; mentoring ; leadership ; encadrement ; Belgique ; objectif recherche ; angélique léonard ; université de liège ; enseignement supérieur ; recherche ; femme et science ; genre dans la recherche.

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